Accessibilité : le spectacle vraiment pour tous

Le 27 septembre 2015 marquait la date limite de remise d’un ad’ap (agendas d’accessibilité programmé) par les exploitants d’ERP aux directions départementales des territoires et de la mer (DDTM). Une nouvelle mesure censée permettre à tous d’accéder aux spectacles sans discrimination liée aux handicaps. Pourtant, de nombreux acteurs du secteur culturel restent sceptiques quant à l’efficacité de la démarche et la disproportion entre les moyens à mobiliser et le public concerné. Alors l’égalité, c’est vraiment pour demain ? Chez DD, deux rencontres avaient vocation à répondre à cette épineuse question.

 « Nous avons toujours besoin de textes de loi pour faire avancer les choses ». Par cette déclaration a priori anodine, Pascal Parsat, fondateur du CRTH et modérateur de la rencontre Cultures et handicaps : de la légalité à l’égalité, soulève un point important : sans pression juridique, difficile de faire évoluer les pratiques. Au centre de sa réflexion, la loi du 11 février 2005 qui prévoyait notamment la mise en accessibilité de tous les ERP sur dix ans. Une loi promulguée pour donner l’égalité aux personnes en situation de handicap et preuve malgré elle que la pression des pouvoirs publics n’est pas toujours synonyme de résultats.

Si Steven Hearn, président de Scintillo reconnaît que « les acteurs culturel ont de la bienveillance pour les personnes en situation de handicap », et que l’accessibilité progresse depuis 2005, l’existence même de l’ad’ap témoigne des difficultés d’imposer une accessibilité universelle comme le prévoyait la loi du 11 février 2005. L’ad’ap permet notamment aux exploitants d’ERP de bénéficier de délais supplémentaires pouvant aller jusqu’à neuf ans afin d’accomplir les travaux nécessaires à l’accueil de tous s’ils n’ont pas encore été réalisés.

Annoncé comme une catastrophe par certains, le dépôt des ad’ap semble pourtant suivre son cours. En attestent les 380 000 ERP qui ont déposé un dossier ou ont été déclarés aux normes, selon les statistiques de l’état au 1er janvier 2016, relayées par Hervé Joslain En atteste les 380 000 ERP qui ont déposé un dossier ou ont été déclarés aux normes au 1er janvier 2016, selon les chiffres annoncés par Hervé Joslain. Le responsable à la DDTM de Loire-Atlantique intervenait lors de l’autre rencontre Chez DD portant sur le handicap : Ad’ap, et après ? Point juridique sur la mise en accessibilité des ERP.

Un état des lieux positif partagé par Edouard Pastor, architecte et fondateur d’Handigo, qui apprécie le caractère « engageant » de l’ad’ap, laissant les exploitants évaluer et gérer les travaux d’eux-mêmes. L’architecte qu’il est s’est néanmoins fendu d’une charge contre les écoles d’architecture qui, pendant des années, n’ont pas permis aux futurs architecte d’acquérir une culture du handicap qui fait cruellement défaut aujourd’hui. Lorsqu’il était lui-même étudiant, Edouard Pastor ne disposait que de deux heures d’enseignement sur la prise en compte du handicap dans la construction architecturale. S’il estime que la situation s’améliore – l’architecte intervient régulièrement sur ces questions dans une école d’architecture, sur une vingtaine d’heures de formation -, il regrette que des générations entières d’architectes aient été formées sans prise en compte du handicap. Selon lui, il est impératif d’éduquer et de préparer d’abord au changement les acteurs de la réforme (architectes et exploitants d’ERP) pour qu’elle soit réellement efficace.

En finir avec l’image du fauteuil roulant

Edouard Pastor exprimait également le souhait de relever collectivement « les défis des six types de handicap », considérant que le seul posant réellement problème aux architectes est le handicap moteur. Un discours anticipé plus tôt par Pascal Parsat qui insistait sur le fait que « 80% des handicaps ne sont pas visibles et peuvent être gradués». A ses côtés, Patrick Gohet, adjoint du Défenseur des droits, en charge de la lutte contre les discriminations et de la promotion de l’égalité, voyait dans cette considération uniquement contraignante du handicap la manifestation d’un héritage culturel. « Dans les pays protestants, on considère que chacun est porteur de talent. Chez nous, la tradition catholique mue par le principe de charité veut que les valides viennent en aide aux autres. Il faut faire en sorte de rejoindre ces deux visions et ne plus les distinguer ».

« On s’aperçoit sur le plan de la fonctionnalité que les réalités d’usage ne sont pas au cœur des préoccupations »

En commençant par donner la parole à ceux directement concernés par le handicap ? C’est l’avis exprimé entres autres par Denis Turmel, directeur du Zénith de Nantes pour qui les textes de la loi du 11 février 2005 ne sont pas assez en prise avec le réel. « On s’aperçoit sur le plan de la fonctionnalité que les réalités d’usage ne sont pas au cœur des préoccupations ». Et de relever au passage une anecdote qui a largement fait sourire la salle : « la commission d’accessibilité n’a pas noté qu’une pente du Zénith destinée aux personnes en fauteuils était mal placée. Résultat : lorsque le public se lève pour applaudir un artiste, ces personnes se retrouvent face aux culs des autres ! ». Une remarque à laquelle n’a pas manqué de répondre Hervé Joslain, de la DDTM, rappelant que la réflexion sur l’aspect fonctionnel appartient à la commission d’accessibilité, et qu’elle s’exprime uniquement sur les ouvertures de lieux.

Alors comment faire pour que la mise en accessibilité réponde à un vrai besoin pratique ? Du bricolage, répond Steven Hearn. « On aspire à l’égalité d’accès, on a besoin de points de repères, mais on fait comme on peut au quotidien. Parfois on tord les textes, on adapte ». Un discours étonnamment partagé par Patrick Gohet, pourtant représentant de l’État, qui reconnaît que « 90% de ce qui a été fait en faveur de l’égalité provient du travail d’associations d’aide aux handicapés », avant d’aller plus loin : « il faut construire des ponts entre les pouvoirs publics et le monde associatif pour une véritable intégration des personnes handicapées ». Si l’égalité n’est toujours pas au rendez-vous, il faudrait être de mauvaise foi pour ne pas reconnaître des avancées significatives et une volonté commune d’y parvenir.

PS : Pour les exploitants d’ERP qui ne l’ont pas encore fait, il est toujours temps de déposer un ad’ap !

 

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