Management : et l’humain après tout ?

Dans le contexte de crise que nous connaissons, les impératifs économiques tiennent lieu de coupe-gorge. On lutte pour la survie de son emploi, de son activité, de ses projets, quitte à négliger les rapports sociaux. Peut-être est-il temps de renouer le dialogue et de redonner du sens au travail ? Avec Conflit de générations dans le milieu du spectacle : un enjeu crucial pour les cadres dirigeants et L’évaluation sociale : exemples d’approches par le secteur culturel, nous nous sommes intéressés aux aspects internes et externes d’une nouvelle approche sociale dans les structures culturelles. Et vous savez quoi ? On n’a pas trouvé de solutions toutes faites mais quand même quelques pistes à suivre…

Conflit de générations dans le milieu du spectacle : un enjeu crucial pour les cadres dirigeants

En trois décennies, le secteur culturel a connu une importante professionnalisation liée à différents mécanismes (loi Aubry sur les 35 heures, évolution des conventions collectives, création des emplois jeunes…). D’un modèle reposant principalement sur du « bricolage », les associations sont progressivement passées à une organisation structurée. Elles ont en parallèle fait face à l’arrivée d’une forte vague de nouveaux salariés diplômés, en phase avec les nouvelles technologies, et dont les aspirations professionnelles se distingue de la première génération, dite des « bâtisseurs ». C’est l’un des constats opérés par Carole Le Rendu Lizée, titulaire de la chaire « secteur culturel : RH et innovations sociales » à Audencia Business School.

La situation économique du secteur reste, sans surprise, précaire. Malgré l’augmentation de 250% du nombre de structures entre 1996 et 2007, l’emploi demeure morcelé. On observe un nombre très élevé de temps partiels, d’intermittence et de recours aux auto-entrepreneurs (tendance à l’essaimage encouragée par les différentes politiques gouvernementales). Néanmoins, le taux horaire pratiqué est relativement élevé (16,70€/heure en 2009 dans le secteur culturel pour 13,70€/ heure en moyenne dans les autres secteurs d’activités). Enfin, parallèlement à l’enrichissement du travail (missions variées), l’emploi s’appauvri (dégradation du statut formel des postes).

« Cela heurte que les nouvelles générations n’aient pas le sens du sacrifice même si paradoxalement les bâtisseurs sont arrivés eux-mêmes au bout de cette logique »

Au milieu de cette situation délicate apparaît une fracture de plus en plus nette entre les « bâtisseurs » du secteur associatif généralement issus du baby-boom et les nouvelles générations que l’on nomme Y (80-93) et Z (93-00). « On ne sait plus comment manager cette génération » concèdent régulièrement les premiers lorsque Carole Le Rendu Lizée s’entretient avec eux. Et pour cause, les attentes ne sont plus les mêmes, a-t-elle constaté. Les « bâtisseurs », comme elle les nomme, ont généralement porté leur projet avec militantisme et une passion dévorante quitte à faire de nombreux sacrifices. Une perspective que ne partagent plus les nouvelles générations qui comptent leur temps, attendent des salaires corrects et entretiennent des relations plus formelles au travail. « Cela heurte qu’elles n’aient pas le sens du sacrifice même si paradoxalement les bâtisseurs sont arrivés eux-mêmes au bout de cette logique », observe la chercheuse. Le monde du spectacle a évolué, et les liens affectifs qui régissaient les associations ont laissé place à l’emploi d’un vocable professionnel et la nécessité de définir des postes en fonction des compétences de chacun.

Les bâtisseurs qui dirigent la plupart des structures n’ont pas l’habitude du dialogue social et la faiblesse des effectifs empêche la mise en place de délégués du personnel. Les conflits peinent donc à être résolus. C’est pourtant par l’échange qu’ils peuvent être désamorcés : « Il faut construire la régulation en interne, faire de la coopération pour trouver un équilibre. Si on intègre des gens très compétents, qui ont investi dans une formation et à qui on ne donne pas la capacité de décider, alors on génère de la souffrance au travail ». Il est donc important que les directions et conseils d’administrations délèguent. Lors de cette rencontre, l’audience, reflet de cette mixité générationnelle à l’œuvre dans le secteur culturelle, acquiesce.

 

L’évaluation sociale : exemples d’approches par le secteur culturel

Après cette observation de la situation socio-professionnelle au sein-même du secteur, il était temps d’observer son impact global. Trois représentants de structures culturelles témoignaient pour cela de leurs expériences concernant l’évaluation de leur utilité sociale. De quoi s’agit-il ? Si vous en avez certainement déjà une vague idée, la définition de l’économiste français Jean Gadrey devrait vous aider à y voir plus clair :

 « Est d’utilité sociale l’activité d’une organisation de l’économie sociale qui a pour résultat constatable et, en général, pour objectif explicite, au-delà d’autres objectifs éventuels de productions de biens et services destinés à des usages individuels, de contribuer à la cohésion sociale (notamment par la réduction des inégalités), à la solidarité (nationale, internationale ou locale) et à la sociabilité, et à l’amélioration des conditions collectives de développement humain (dont fait partie l’éducation, la santé, l’environnement et la démocratie) ».

Contrairement à l’influence économique, l’utilité sociale reste difficile à évaluer. Pour y parvenir, Hélène Duclos, l’une des pionnières dans l’évaluation de son impact, a développé une méthodologie. Méthodologie qui a servi de socle commun aux trois participants de notre rencontre.

Emilie Cherbonnel, chargée de communication pour le collectif festivals engagés en Bretagne, Ermeline Dauguet, chargée de projet du RAOUL (réseau de 22 structures de musiques actuelles dans le Nord-Pas-de-Calais) et Alban Cogrel, chargé de mission pour l’UFISC (Union Fédérale d’Intervention des Structures Culturelles) présentaient Chez DD chacun leur référentiel d’évaluation sociale. Tous trois exprimaient « un enjeu sur le dépassement des simples constats chiffrés et les observations subjectives ».

Leurs référentiels se composent de registres (thématiques), de critères (champ de l’observation) et d’indicateurs servant d’outils de mesure. Si les méthodes d’évaluation diffèrent (barème de notation allant de 1 à 6 pour l’UFISC, observations sur critères pour le collectif des festivals engagés), les champs d’observation se croisent : capacité à valoriser le territoire, faire vivre la diversité culturelle ou encore participer à l’animation sociale au niveau local.

En conclusion des échanges, les intervenants attestaient de l’implication qu’une telle démarche nécessite, aussi bien pour les parties prenantes du projet, salariés et bénévoles, que pour les prestataires, tandis qu’ils poursuivent chacun leur évaluation. A terme, les bénéfices espérés sont nombreux : fédérer les équipes, améliorer son projet culturel et le valoriser auprès de partenaires publics ou privés.

Si le sujet vous intéresse, nous vous invitons à lire Evaluer l’utilité sociale de son activité par Hélène Duclos, aux éditions Les Cahiers de l’Avise.

 

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